"Mon histoire commence un peu comme la vôtre, mais à l’envers.
Un jour… Je me suis trompé de porte
des siècles que ça dure
on n'a droit qu'à une chance
un ticket
pas deux
ouais, je sais, je suis pas le seul et alors?
le film est nul la salle pourrie les gens...les gens puent leur sale petite vie de merde et moi comme eux au cinquième rang dans le fauteuil défoncé je me bourre de pop-corn encore et encore entracte séance entracte séance entracte séance
si j'étais pas si tarte j'ouvrirais la porte du four et...thermostat 7 combien il faut? vingt minutes? trente ans?...
les gens aiment pas quand je m'énerve ils disent que ça me va pas comme les chapeaux ça me va pas, les chapeaux, j'ai pas la tête à ça
j'ai la tête à rien, d'ailleurs y a des gens, comme ça, à qui rien ne va les chapeaux, l'argent, les femmes...ça va un moment,on entre, on veut bien essayer parce que pour une fois on est de bonne humeur,alors on se pavane, on se trémousse devant les glaces ou les yeux d'une belle on a du papier dans les poches alors on frime...
mais au bout de cinq minutes on en a déjà marre on a bien vu la sale gueule qu'on avait dans le miroir le sourire en coin de la dame qui louche sur les fouilles pleines et pas là où il faudrait...en cinq minutes on a fait le tour de la question: loser un jour loser toujours de toute façon...
le chapeau était bosselé la nana trop fardée les billets faux
non... ce qu'il faudrait... évidemment, c'est plus cher... mais attention! effet garanti! ce qu'il faudrait c'est changer de tête se refaire une beauté un nom une vertu, comme on dit disparaître et revenir méconnaissable transformé un autre homme sourire jusqu'aux oreilles la gueule du mec qui a réussi, quoi
seulement pour ça...il faudrait d'abord se débarrasser de l'autre et ça c'est une autre affaire pas facile de jeter sa tête à bon compte on se paie celle des autres mais la sienne...même en solde...même en reprise...au poids à la découpe en papillotes...
on trouvera bien mais après? une fois l'ancienne gueule oubliée, on fait quoi?on va où?on choisit comment?hein?
une tête toute neuve?d'occase?la tête d'un autre?une tête sur commande?sur plans?un modèle exclusif? unique?de marque?de créateur?...
et puis, sans tête, les gens vous voient venir de loin,"vous vous payez ma tête, ou quoi? vous êtes qui, d'abord? vous en faites, une tête! alors, on a perdu la boule? des ennuis? pourriez au moins sourire... regarder les gens en face... écouter quand on vous parle... ah non, vous pouvez pas... c'est même pour ça que vous êtes là..."
le mec prend les mesures fait un moulage vous montre des photos non...j'ai pas eu le courage j'ai préféré tourner les talons à tout ça m'énerver contre tout le monde continuer à faire la gueule
... ça a pas trop plu quand je me suis pointé à la maison,"encore? toujours les mêmes"les mêmes, c'était moi, et ma vieille tête,mes poches vides, des poches de raté,et ma haine du monde débitée au kilomètre,la haine du perdant,c'était pas beau à voir,"c'est à cette heure-ci que tu rentres?"j'ai presque regretté l'antichambre crasseuse du chirurgien clandestin, le changeur de têtes qui accepte les dents en or et les organes en bon état de marche pour paiement
de toute façon, à la maison, y avait personne j'arrivais pas à m'y faire,ses placards vides, ces voiles de deuil anti-poussière tendus partout sur les meubles et les miroirs...
si j'avais eu un bidon d'essence et du courage, j'aurais foutu le feu à tout ce vide,mais je n'avais ni l'un ni l'autre,juste envie de vomir et de taper ma sale vieille même tête contre les murs
ce que j'ai fait, d'ailleurs, toute la nuit
c'est l'effet que ça me fait, quand je vais me coucher après une orgie tout seul - un mur hargneux qui se cogne à répétition contre mon crâne
et le matin, pour changer, je suis pas beau à voir mais ça, on s'en tape, parce qu'il n'y a personne pour me voir
et quand je serai célèbre, ce sera pas mieux, faut pas croire,je haïrai les gens qui me reconnaîtront dans la rue,non mais, et puis quoi encore,et je haïrai tous ceux qui ne me reconnaîtront pas
faut bien en finir sortir de l'ombre des impasses exploser en pleine lumière leur en mettre plein la...
caché dans mon trou à rat de l'aube à la tombée du jour je les regarde boiter et clopiner se pavaner dans leur médiocrité afficher leur laideur promener partout leur puanteur de morts qui marchent avec leurs semelles qui ramassent la graisse infecte des trottoirs ou vrombir dans leurs cercueils à roulettes...
je leur crache à la...je crache contre la vitre
depuis que l'autre n'est plus là je n'ouvre pas les fenêtres on ne sait jamais dans un courant d'airun souvenir pourrait revenir je ne pourrais pas le supporter...
tout le monde s'en fout personne ne sonne à ma porte ne la défonce à coups de hache pour voir si j'y suis si je ne suis pas mort la tête trop cuite dans le four (thermostat 2400)
ou les guiboles qui pendent à 60cm du carrelage des chiottes, avec entre deux dalles disjointes un début avorté de mandragore un re-début de moi raté,difforme, moche,rabougri d'avance...
et quand j'ai le malheur de sortir personne pour me sauter dessus pour m'embrasser la nuque ou me mordre et commencer à me manger
personne...ils regardent ailleurs voient au travers détournent les yeux trop occupés de leur propre m...
ils me font peur je me sens comme ces soldats affolés qui tout à coup se mettent à tirer sur tout ce qui bouge,juste pour que la trouille qui leur brûle les entrailles s'arrête
j'aurais tellement voulu me la faire casser ma sale gueule une seule foismais j'ai pas eu cette chance
une bonne dérouillée,une vraie,un poing qui s'écrase contre un maxillaire ou une pommette...
une arcade sourcilière déchirée qui pisse le sang,un oeil au beurre noir,le nez cassé,la lèvre fendue,des dents qui volent...
la tranche d'une main qui s'abat sur la carotide, coupant l'air,et des gifles à n'en plus finir...
... pour me sentir (un peu) vivre, et respirer,il fallait le vent des grands jours,des tornades de nuages et de pluie,le bord d'une falaise loin au-dessus des lames brisées de mer...
alors, contre ma volonté, j'existais, je prenais corps,et si je m'approchais trop près du bord de la falaise ou de la fenêtre,il y avait toujours une bonne âme,un ange noir,pour me retenir,et me chuchoter à l'oreille,"trop facile, mon vieux... tu ne t'en tireras pas comme ça..."
j'ai brûlé les meubles et les papiers,démonté la maison pour qu'il ne reste plus entre moi et le monde que cette porte absurde qui étouffe tous les sons et tous les visages et des courants d'air
tout le jour je m'asseyais ou me couchais sur le tas de cendres froides
et la nuit je dansais sous les étoiles bousculées par les rafales du vent de lune ou les flocons de neige phosphorescente...
quelqu'un de chez emmaüs est venu chercher mes derniers souvenirs,ceux qui avaient mal brûlé ou que je n'avais pas réussi à enterrer tellement ils s'agitaient ;j'ai vaguement eu pitié du malheureux qui en hériterait dans une boule de vêtements.
j'ai fini par partir,par claquer cette porte du vide sur le vide...
j'ai erré,acheté une valise garnie quelque part,loué un meublé...s'installer... renifler un antre où on n'est jamais venu... ranger des affaires inconnues...pendant une heure, deux peut-être,ça a failli marcher...j'ai presquepresqueoublié."