
La mer sans les méduses…
La mer sans les méduses…
C’est comme…
C’est comme si…
Autrefois, tu sortais de la mer avec une méduse bleue sur la tête, ou accrochée amoureusement au creux de ton épaule…
Tu grimaçais un peu du baiser enflammé…
Tu ne me croyais pas quand je te disais qu’elles étaient mâles, attirées par les sucs de ta féminitude…
J’arrachais les méduses pour les rendre à la mer.
Je te frottais de sable.
Tu disais, Elles sont hermaphrodites, et je ne voulais pas.
Les méduses m’évitaient, il n’y en avait que pour toi.
C’était une preuve, ça, non ?
Je n’aimais pas que les méduses meurent.
Mortes, elles n’avaient plus de sens.
Plus de forme.
À peine un peu de gélatine écrasée contre les pierres, que la mer ne reconnaissait plus pour sienne.
On les mangeait quand même, parce qu’au désordre de l’amour, on était un peu japonais…
… Nos tartines de méduses, sucées au bord de l’eau, un côté chacun, jusqu’aux lèvres visqueuses de l’autre, avec du champagne, après des heures de nages contre le soleil et les pêches miraculeuses de tes cheveux, ou de ton épaule…
j’entrais sans peur dans la mer du matin, parce que tous les brûlots dérivants étaient pour toi.
Alors, c’était facile. Je te disais, N’aie pas peur, on peut nager !, et tu nageais, confiante, à cause de l’amour.
Jamais elles ne nous ont trahis.
Notre imagination courait sur le crépi doré des vagues, sans bornes, mais jamais nous n’aurions pu imaginer leur absence, quelque grève inopinée du peuple des méduses, une disparition des bancs, ou de ces isolées qui en aventurières cherchaient fortune au gré des plages où sont les amoureux.
J’étais jaloux surtout de celles, plus audacieuses, qui en voulaient à tes lèvres…
Tu disais encore, L’hiver, il n’y en a pas, et nos bains de Décembre aussitôt te prouvaient le contraire.
Elles étaient mes fleurs, mon hommage, le Graal de notre amour.
Elles étaient mes frères, légères, impalpables, écervelées, n’ayant d’autre programme que la langoureuse dérive.
Gluantes d’un désir fou, un désir de feu qui résiste à l’eau, un désir waterproof que l’eau et le sel excitent, au contraire, comme une blessure ouverte.
Une blessure de miracle qui ne saigne pas.
La nuit…
La nuit, sur le sable, quand la lune montrait aux étoiles curieuses le scandale de nos amours échouées, je suivais du doigt ou de la langue la trace sinueuse du baiser de mes frères, buvant par de microscopiques bouches l’inflammation du désir.
Et, plus tard, sous la joue d’un nuage pudique (les nuages des nuits de lune étaient nos voiles, nos tendres masques) … Plus tard, apaisée, presque guérie, mais charriant dans ton sang clair et pur les poisons de l’amour, tu buvais mon désir.
Quand il fallait dormir… Il y a aussi dans l’invisible des méduses un doux venin soporifique… Je ne rêvais que de toi, qui étais la seule pensée, le seul programme, la seule trace possibles… Toi nourrissant de somptueuses méduses captives aux robes mordorées, flottant dans des cages d’eau cerclée d’or sous-marin, l’or que donne la mer à ceux qu’elle apprivoise…
… Toi en Médée Méduse, enchaînant ma frivole inconstance à de puissants rocs émergés gardés par des vautours de mer…
Parce que de nage en nage, nuit après nuit, notre amour grandissait et menaçait de submerger le monde…
Parce que la mer s’enflait de rouleaux monstrueux à cause des bulles géantes de notre amour…
Parce que l’amour est insatiable, et qu’il n’y a jamais assez de fleurs…
Les méduses t’ont fait des bagues, des colliers, des bracelets, des diadèmes… Et la soif de ma langue de nuit n’était jamais comblée… Et ta soif ne finissait jamais…
…
… Je tremblais de froid dans l’eau noire.
La lune s’est masquée.
Plus rien dans le ciel.
Plus rien sur la mer.
Tu es sortie de l’écume du bord, tu as rampé sur le sable comme une tortue des Galapagos, et dans un creux tu as pondu l’enfant-méduse.
Dans la mer, le souffle inversé d’un trou noir les a toutes aspirées d’un coup.
Tu tendais la main vers moi en tentant de m’apercevoir dans l’encre opaque.
Je tendais la main vers toi.
La mer se resserrait autour de ma taille comme une ceinture de fer.
J’ai vu ton ombre, et l’autre, plus petite, serrée contre ton sein, se lever.
J’ai vu deux ombres tendrement unies s’éloigner vers le noir de la Terre.